De battre mon coeur s’est arrêté : analyse clinique

Il existe des œuvres dont on ne peut garder qu’un souvenir précis, même si on ne les a lues, vues, entendues que plusieurs années auparavant. De Battre Mon Cœur s’est arrêté de Jacques Audiard est de celles-ci. Le film est sorti en 2005. Pourtant, quatorze ans après, c’est ce titre qui m’est apparu comme une évidence lorsqu’il m’a fallu choisir une œuvre artistique pour en faire une analyse clinique publiée sur mon blog. Il s’est imposé à moi parce qu’il s’agit de l’un de mes films préférés et que j’avais l’intuition que mon rapport à ce film n’était pas dénué de sens et qu’il serait intéressant d’en démêler les fils psychanalytiques. Après une présentation de l’œuvre, je me propose de détailler mes ressentis puis d’analyser cliniquement l’œuvre en suivant trois axes : le deuil, le rapport père/fils et le complexe d’Œdipe.

Présentation de l’oeuvre

Le film De Battre Mon Cœur s’est arrêté de Jacques Audiard (2005) s’ouvre sur une scène dialoguée entre le personnage principal Tom, dont le rôle est interprété par Romain Duris, et son collègue Samy. C’est ce dernier qui parle, occupe le silence, évoque ses relations passées avec son père, un peu plus d’un an en arrière. Il raconte avec force et agacement comment il s’est occupé de lui, comme si les rapports avaient été inversés. Il décrit comment il a pris soin de son père, comme s’il s’agissait d’un enfant, au point d’avoir été obligé de le « torcher ». Il détaille tout ce qui lui a été difficile à vivre et il explique comment son père l’a fait « chier ». Le vocabulaire qu’il emploie est dégradant, vulgaire. Pendant ce temps, Tom, est assis dans un fauteuil en cuir, dans une position plutôt relâchée. Il semble assez peu réceptif et marmonne quelques vagues monosyllabes en sirotant sa bière, le regard fixe. Il joue avec son briquet. Les propos ont l’air de glisser sur lui et pourtant, son geste compulsif trahit à quel point ce discours pourrait trouver un écho en lui. Son calme n’est qu’apparence. Samy, quant à lui, réagit avec expressivité. Il termine par pleurer. Est-ce de colère ? De tristesse ? Toujours est-il qu’il finit par parler de la perte de son père et, suite à sa mort, de la naissance de son premier enfant. Il crée ainsi un lien entre ces deux événements comme si, après tout ce qu’il avait été obligé de faire pour son propre père, il avait enfin été prêt à être père d’un nouveau-né, comme si c’était ce qui lui avait permis de devenir adulte responsable d’une autre vie que la sienne. Cette séquence ressemble à une sorte de prologue. Le spectateur se trouve alors dans la même position que Tom. Il écoute. Il ne sait pas encore mais se doute peut-être déjà qu’il s’agit là d’une thématique qui va irriguer toute l’œuvre.

Vient ensuite le générique puis, l’action commence. La scène tranche avec ce qui se passait auparavant. On quitte l’univers confiné, intimiste du salon et le cadre de la confidence, le tête à tête entre deux amis et la situation d’écoute. Là, on se trouve face à trois personnages dans une voiture. On reconnaît Samy et Tom, assis à l’arrière, ainsi que Fabrice. Le véhicule est lancé à vive allure sur la chaussée parisienne. La musique est rythmée, forte. Les plans sont serrés sur les visages des trois personnages. L’espace a l’air ouvert car la voiture avance, traverse le paysage urbain nocturne mais on ne peut s’empêcher de ressentir une impression d’étouffement, à la manière d’un huis-clos où les mots sonnent violemment, se heurtent, s’entrechoquent. Il y a presque de la violence dans cet échange verbal dont les mots-clés sont argent, contrat, propriétaire, négociation… On comprend assez vite que les trois hommes sont complices, en route pour vider des rats dans la cage d’escaliers d’un immeuble. Ils évoluent dans un univers sombre où percent difficilement les quelques rais de lumière des torches électriques et les sons étouffés qui plantent un décor de roman noir. Tom, Samy et Fabrice se révèlent des marchands de bien véreux qui tentent de faire baisser les prix pour racheter ensuite les habitations à un moindre prix. Ils apparaissent comme des hommes sans scrupules, en costumes-cravates, qui vivent de « coups » à plusieurs millions. Ils n’hésitent pas à se faire aider de « gros bras » pour expulser sans ménagement les sans domicile fixe qui ont investi un immeuble qui leur appartient.

L’homme qui a initié Tom à ce milieu, c’est son père, un personnage imposant que Tom attend, le lendemain, dans une brasserie, un casque sur les oreilles. Il écoute de l’électro et se laisse envahir par cette musique qui le coupe de l’extérieur. Il est comme dans sa bulle. Le père arrive, s’installe, demande à son fils de l’aider à régler quelques « soucis » avec un « couscous » qui ne paie pas ses loyers puis évoque sa fiancée, une certaine Chris, un mannequin beaucoup plus jeune que lui et qu’il souhaite épouser. Il aimerait l’avis de son fils, presque son assentiment et les laisse en tête à tête lorsqu’elle les rejoint enfin. Tom a du mal à faire bonne figure et cherche à déstabiliser la jeune femme. Il en conclut par un cinglant « c’est une pute, papa », lorsqu’il retrouve son père sur le trottoir, après avoir quitté la table sans même avoir commandé quoique ce soit.

La séquence suivante met en scène Tom qui, au détour d’une rue, croise le chemin de M. Fox, l’ancien impresario de sa mère, décédée, une pianiste de renom. Le lieu est grandiose, lumineux, clair. L’homme est classe, élégant, d’un certain âge. Il semble appartenir à un autre temps, celui du passé, celui du souvenir pour Tom. Il se présente à lui comme le fils de Sonia Seyr et adopte l’attitude d’un enfant tel que l’homme a dû le connaître des années auparavant. C’est le déclic. L’impresario lui demande s’il a continué le piano. Tom répond que depuis la mort de sa mère, « c’est compliqué ». M. Fox ajoute que le jeune homme était déjà doué pour son âge et lui propose d’appeler pour prendre rendez-vous pour une audition. Tom sourit puis rentre chez lui et ressort de vieilles cassettes sur lesquelles figure le nom de sa mère. Il redécouvre des enregistrements de sa voix, de la musique qu’elle joue, de ses craintes, ses doutes, ses emportements… Il se remet alors au piano qu’il avait abandonné depuis, retrouve fébrilement quelques repères. Il prend finalement la décision, après de nombreuses hésitations, plusieurs retours en arrière, de tenter de devenir pianiste-concertiste, dans la lignée de sa mère. Le morceau qu’il choisit d’interpréter lors de l’audition est la Toccata en mi mineur BWV 914 de Jean Sébastien Bach.

Le film se focalise sur Tom, le personnage principal de cette fiction, celui dont l’image est reproduite sur l’affiche du film. En noir et blanc. La symbolique des couleurs n’est pas innocente car Tom oscille entre deux univers bien distincts, à l’opposé l’un de l’autre : celui des malfrats, de l’argent et des filles faciles, des affaires comme on le dit poliment, pudiquement, publiquement, des « magouilles » lorsqu’on adopte le langage de ceux qui flirtent avec les lois pour s’enrichir à bon compte et celui, plus lumineux, plus apaisant et apaisé, l’univers des arts, du piano, des touches noires et blanches, celui de la révélation. La révélation à soi, lorsqu’on se découvre un talent caché, enfoui au plus profond de soi et que l’on met à jour. La révélation aux autres, comme un secret que l’on dévoile à ses proches et qui accède enfin à la lumière.

Tom révèle à son père, lors de leur seconde entrevue, dans un nouveau restaurant, qu’il a revu M. Fox et qu’il souhaite passer une audition. La réaction du père est épidermique : il se met en colère et traite l’impresario de « maquereau ». Il est d’autant plus furieux qu’il s’est bien rendu compte que son fils n’avait pas réglé le problème qu’il lui avait confié. Il force alors Tom à intervenir en se rendant directement chez l’homme qui lui doit du  « pognon », le propriétaire du restaurant oriental face à la brasserie où il a invité Tom à déjeuner.

Tom est néanmoins déjà ailleurs. Il a rencontré une répétitrice d’origine vietnamienne chez qui il ne peut ni parler – elle ne comprend pas le français – ni fumer, alors que la cigarette est un palliatif à sa nervosité et son agacement perpétuels. Il s’exerce plusieurs fois par semaine. Les débuts sont douloureux. Tom refuse d’abord que Miao-Lin le regarde jouer, se met en colère et suscite des émotions similaires chez son professeur puis, petit à petit, la confiance s’installe, tous deux s’apprivoisent et Miao-Lin peut se rapprocher et même guider Tom en lui mimant les gestes qu’il a à répéter. Les rapports deviennent moins tendus et le langage ne revêt plus la seule fonction phatique qu’il avait au début : il ne s’agit plus de parler uniquement pour maintenir le contact mais, pour Tom d’enseigner quelques rudiments de la langue française à sa répétitrice, dans un lieu où il paraît se sentir heureux, la cuisine de la jeune femme.

Tom considère que c’est « la musique avant toute chose ». Il commet plusieurs impairs, en particulier en oubliant ses rendez-vous à la banque avec ses associés qui ne comprennent pas ce nouvel engouement pour le piano. Ils ne reconnaissent plus Tom. Ils en viennent à ironiser, à se moquer de ses rêves de grandeur et à lui demander combien peut leur « rapporter » ce nouveau « truc ». Le décalage est flagrant et Tom ne trouve pas les mots pour leur expliquer qu’ils ne sont plus sur la même longueur d’ondes. En boîte de nuit, Tom est incapable de comprendre un traitre mot de ce que disent ses amis. Il ne perçoit que quelques expressions qui bientôt se troublent et il sourit dans le vague. Le fossé s’est définitivement creusé.

Tom servait également d’alibi à Fabrice le soir, lorsqu’il voulait quitter le domicile conjugal pour faire la cour à d’autres jeunes femmes, jusqu’à ce que la femme de ce dernier, Aline, découvre le pot aux roses. Tom lui avoue alors qu’il est amoureux d’elle et ils passent plusieurs nuits ensemble. Lorsqu’Aline quitte le lit aux draps froissés par leurs ébats nocturnes, Tom se précipite sur son piano, comme si, une fois abreuvé aux délices charnels de la femme, il se révélait plus inspiré, plus talentueux et meilleur pianiste.

Tous ces efforts sont vains car les affaires poursuivent Tom. Elles le retiennent, elles le rattrapent. Tom découvre son père blessé par un certain Minskov. Il le conduit chez lui, le déshabille, le met au lit, appelle le médecin. Son père lui demande une fois encore de régler l’affaire… Tom se rend à l’hôtel où séjourne Minskov. Il réalise qu’il s’agit d’un dangereux mafieux russe, lorsqu’il le découvre à la piscine de l’hôtel, entouré de deux gardes du corps. Il n’intervient pas mais lui téléphone et se présente comme le fils de Robert Seyr. Il l’insulte alors copieusement et profite ensuite de l’occasion pour « baiser sa fiancée » dans les vestiaires de la piscine.  Quand il dresse un rapport détaillé de ses actes à son père, celui-ci ne comprend pas que Tom s’en soit arrêté là. Pourtant, son fils lui demande de « faire une croix » sur son « fric » car selon lui, il s’agit là d’un homme beaucoup plus dangereux que ceux qu’ils ont pour habitude de fréquenter.

La veille de son audition, Tom pense passer une nuit sereine et reposante, quand il est réveillé par des coups violents assénés dans sa porte d’entrée. Fabrice et Sam sont venus le chercher pour qu’il les aide à finaliser une affaire les concernant tous les trois. Tom est obligé de les suivre. Dans la voiture, il ferme les paupières et pianote sur le tableau de bord quelques mesures de la Toccata. Ce n’est cependant pas suffisant pour réussir sa prestation le lendemain. Tom se révèle cette fois-ci incapable de jouer le morceau qu’il maîtrisait pourtant la veille lors de son entraînement chez sa répétitrice. Il semble désemparé mais quitte les lieux le cœur léger, le sourire aux lèvres, la musique, sa musique électro dans les oreilles.

Quand il arrive chez son père, il découvre son corps ensanglanté, une balle ayant traversé sa poitrine. Tom se met à trembler, il est pris de nausées.

Le film se clôt sur un épilogue, deux ans plus tard. On retrouve Tom sur la scène d’une salle de concert, à observer avec minutie la place de chaque objet. On comprend qu’il est devenu l’impresario d’une jeune femme qu’il conduit jusqu’à la salle de concert : il s’agit de Miao-Lin qu’il a épousée. Avant de rejoindre les rangs du public, il reconnaît, de l’autre côté de la rue, Minskov. Il le rejoint, le suit dans le hall de l’immeuble et commence à le frapper. Tous deux roulent en bas de l’escalier, se battent. Minskov sort une arme. Tom se saisit de ses parties génitales et le castre. Il récupère le pistolet qu’il pointe sur le front de Minskov. Mais il ne tire pas. Il se met à pleurer. Il se retire, part s’asperger d’eau mais ne peut effacer les traces de sang qui lui couvrent le visage et qui strient le col de sa chemise blanche. Il se faufile parmi les spectateurs et s’installe sur un fauteuil pour écouter, enfin apaisé, la musique jouée par sa femme… 

Analyse des ressentis

            On ne choisit pas une œuvre par hasard. Certes, Romain Duris qui joue le rôle principal du film est l’un de mes acteurs préférés mais ce n’est bien évidemment pas la seule raison qui explique mon attrait pour cette œuvre cinématographique.

            Il faut savoir que De Battre Mon Cœur s’est arrêté est un film que j’ai vu au cinéma à l’époque de sa sortie. Le titre m’avait tout de suite attiré parce qu’il rappelle quelques paroles de la chanson « La Fille du père noël » de Jacques Dutronc et que la rupture dans la syntaxe crée un effet poétique. Pour moi, il évoque un instant où le temps suspend son vol, un moment de pause où l’on se pose, où l’on a la sensation que le monde cesse de tourner. Ce titre a également un côté mystérieux. Parce qu’il est polysémique, on ne peut deviner si le film que l’on va voir est une comédie romantique, un thriller ou encore un film intimiste. Le sujet sera-t-il une histoire d’amour et racontera-t-il un coup de foudre ? Le cœur cessera-t-il de battre à cause d’une balle tirée en pleine poitrine ? Le sens du titre n’est-il pas symbolique ?

            A vrai dire, le film de Jacques Audiard est une sorte de mélange des genres. Certains passages m’ont semblé drôles, d’autres, plus sérieux, m’ont obligé à me questionner, certains enfin ont suscité en moi fébrilité et angoisse.

Certaines scènes ont un vrai potentiel comique. Le rire qu’elles provoquent n’est pas simplement celui du comique de mots ou de gestes. Il s’agit essentiellement de situations ou de caractères qui ont fait naître un sourire au coin de mes lèvres. Par exemple, lorsque Tom rencontre pour la première fois la peut-être future femme de son père, il lui demande si Chris est le diminutif d’Yvonne. Il se moque ouvertement d’elle. C’est un passage drôle parce qu’on ne peut pas avoir de compassion pour ce personnage tellement caricatural de la potiche intéressée uniquement par l’argent de l’homme qu’elle séduit par ses « nibards », ses « jambes qui n’en finissent pas » et son « cul », selon les dires du père. Lorsque Tom sous-entend qu’elle peut avoir des difficultés à faire son métier de mannequin « avec toutes ces filles de l’est », on ne peut que rire de la naïveté de Chris qui ne comprend pas le sous-entendu de Tom qui la compare à une prostituée. Cependant, tous ces petits éléments comiques créent également un sentiment de malaise. Cette ambivalence est constamment présente au fil du film.

Plusieurs scènes sont particulièrement violentes, comme le suggérait déjà l’affiche du film où l’on voit le poing ensanglanté du personnage joué par Romain Duris. Il s’agit tantôt de violence physique où les personnages se battent à mains nues ou avec des armes diverses, de la poêle à frire au pistolet qui achève le père de Tom, tantôt de violence sociale lorsque Tom et ses associés cherchent à faire fuir des familles de sans-papiers qui squattent les immeubles qu’ils veulent vendre par tous les moyens. On les voit les rendre totalement inhabitables en brisant les fenêtres, détruisant les lattes de parquets pendant le sommeil des occupants… Être spectateur de tels actes m’a mis particulièrement mal à l’aise.

D’autre part, comme le point de vue adopté est celui du personnage principal, on partage ses joies, ses doutes, ses angoisses, ses contrariétés et ses frustrations. Ses questionnements ont trouvé écho chez moi car, lorsque je suis allé voir ce film au cinéma, j’étais moi-même en pleine période de doutes et d’interrogations sur mon avenir. Sans le savoir, j’avais opté pour un film qui allait me rappeler que, depuis quelques temps déjà, je me demandais si les choix que j’avais faits étaient les bons. J’étais alors commercial, comme mon père, et baignais dans un univers où l’argent primait sur l’humain, où il était de bon ton de proposer de nombreux crédits aux clients. J’avais l’impression de ne pas avoir trouvé ma voie, que j’avais encore de nombreux chemins à explorer pour devenir « moi ». Le parcours de Tom lui a permis d’acquérir une certaine sérénité, de bien-être, de laisser de côté les fantômes du passé pour construire la vie qu’il voulait mener, sa propre vie. Il se trouve, tout au long du film, à la croisée des routes. C’est une sensation que je partageais alors car j’hésitais entre plusieurs modèles de vie et j’avais envie de m’affranchir de tous ceux qui m’étaient imposés par ma famille. Tel Hercule qui se pose à la croisée des chemins pour méditer, de la même manière que Tom, j’ai eu l’impression de me trouver face à deux voies qui, dans le mythe, sont symbolisées par deux femmes, « le Plaisir » et « la Vertu », qui proposent au héros mythologique deux routes différentes en lui promettant, pour l’une, un plaisir facile « où nous ne refusons rien de ce qui peut nous procurer du profit » et pour l’autre, le « long et dur chemin de satisfaction », où l’on ne reçoit rien « sans peine ni effort », où l’on « récolte ce que l’on a semé ». Si Tom n’a pas réussi son audition malgré ses efforts et aurait pu ressentir de la peine, il a pu s’extirper de l’univers sombre dans lequel il était englué, s’éloigner des chemins que les autres avaient tracés pour lui et mener sa propre vie. Il a obtenu une récompense bien plus grande que celle que lui procurait le plaisir immédiat d’avoir beaucoup d’argent grâce à des transactions douteuses.

Analyse clinique

Trois axes guideront notre analyse clinique de l’œuvre cinématographique De Battre Mon Cœur s’est arrêté.

De l’impossible au possible deuil de la mère ?

Tom a perdu sa mère dans des circonstances floues, qui ne sont jamais précisées dans le film. Beaucoup de non-dits auréolent cette mort de limbes brumeux. On n’est en possession que de minces informations sur Sonia Seyr. Elles se devinent plus qu’elles ne s’apprennent réellement et ne sont distillées au spectateur qu’à partir de la rencontre entre Tom et M. Fox.  La question du deuil pourrait être un fil intéressant à suivre pour se repérer dans les méandres de la psyché du personnage principal.

Tom semble ne pas avoir encore fait le deuil de sa mère. La gêne occasionnée par l’évocation de son nom, lors de la seconde entrevue entre le père et le fils au restaurant, en serait le signe manifeste. Un malaise paraît s’installer entre eux, comme s’ils étaient incapables de parler sereinement de l’absente. On pourrait presque imaginer qu’un pacte tacite les lie : jamais le mot « mort » ne devrait être prononcé. L’euphémisme « fin », utilisé par Tom, remplacerait le mot « mort » et adoucirait la cruelle réalité que le jeune homme ne semble pas admettre. On comprendrait alors plus facilement pourquoi, lors de la première entrevue au restaurant entre père et fils, Tom aurait autant de mal à trouver des qualités à celle avec qui son père souhaite refaire sa vie. Accepter que son père épouse Chris, reviendrait à s’avouer la disparition définitive de sa mère, chose qu’il ne pourrait pas encore envisager.

Tom se heurterait sans cesse au traumatisme d’abandon suscité par la mort de sa mère. Il semblerait, en effet, le rejouer comme pour tenter de mieux le maîtriser. A travers son choix d’objet féminin, une constante apparaîtrait : Tom convoite toujours des femmes qui vont nécessairement l’abandonner, parce que ce sont des femmes de petite vertu, rencontrées en boîte de nuit, ou parce qu’elles sont déjà prises. Une scène du film éclairerait particulièrement mes suppositions. Après une nuit torride en compagnie de Tom, Aline (la femme de son ami Fabrice), au petit matin, s’apprête à quitter la pièce. Alors que la lueur pâle du jour qui se lève lui confère un aspect quelque peu fantomatique, Tom l’implore de rester encore quelques instants en sa compagnie, de ne pas le quitter, de ne pas l’abandonner… Chaque abandon raviverait chez lui la perte de l’objet maternel et l’obligerait à rechercher compulsivement un autre objet féminin, comme pour se donner une nouvelle chance de dompter la situation traumatique sans pour autant jamais y parvenir.

            Cette incorporation constante d’objets féminins chercherait à combler un manque qui émergerait de la perte de l’objet maternel. Elle se retrouverait également dans l’accumulation de biens immobiliers, dans la consommation fréquente de boissons alcoolisées et de cigarettes. Tous ces objets concrets, réels, ne laisse pas de traces au niveau psychique et doivent sans cesse être renouvelés. A la fin du film, on note que Tom ne fume plus, ou du moins, on ne le voit plus le faire. Il semble avoir introjecté le deuil de sa mère et construit  une relation stable avec une femme. Nous y reviendrons plus longuement par la suite.

Avant la rencontre fortuite avec M. Fox, Tom donne l’impression d’avoir totalement refoulé ce qui avait trait à sa mère. La vue de M. Fox provoquerait chez lui un retour du refoulé. C’est ce processus qui le pousserait à lui parler. La rencontre et les questions de l’impresario viendraient soudainement réveiller chez Tom le deuil de la mère non accompli. Ne prendrait-il pas conscience, à cet instant précis, qu’il ne se trouverait jusqu’alors, uniquement dans un mode de satisfaction primaire de ses pulsions, lié au deuil de sa mère non réalisé ? Ne se souviendrait-il pas subitement qu’il avait laissé une part de lui-même sur le bord de la route et qu’il serait temps désormais de partir en quête de cet enfant intérieur, étouffé par son père au moment du décès de sa mère ?

  C’est à ce moment-là que Tom s’écarterait du chemin qu’il suivait jusqu’à présent, et qu’il se mettrait en tête de devenir pianiste-concertiste comme sa mère. Il ressort ses cassettes audio et vidéo. Dans la pénombre de son appartement, il écoute, regarde et surtout imite ses gestes. Il retrouve et feuillette ses vieilles partitions griffonnées. L’ombre de la morte paraît tomber sur son moi. Il adopterait ainsi une position mélancolique où il s’identifierait à la morte, ce qui le rendrait mort vivant. Peu à peu, Tom perd de l’intérêt pour le monde qui l’entoure. Il manque des rendez-vous, ne s’intéresse plus à son activité professionnelle. Alors qu’il accompagne ses amis dans un bar, il se retrouve coupé des autres. Comme s’il était atteint de surdité, il ne les entend plus parler. Peu à peu, leurs visages perdent de leur netteté, il finit par ne plus les distinguer du flou ambiant. Il perd toutes sensations visuelles et auditives.

Son désir de devenir pianiste-concertiste à 28 ans, à l’image de sa mère, resterait aussi destructeur que de suivre le modèle paternel. Tom passerait d’un extrême à l’autre tout en continuant de se laisser guider par le principe de plaisir. Son identification au père – que l’on développera par la suite – puis à sa mère, le marquent toutes deux d’une empreinte mortifère. Tom idéaliserait le parcours de sa défunte mère et s’identifierait totalement à elle. Son moi serait mis hors-jeu comme en témoignent ses grandes difficultés à expliquer sa démarche auprès de ses amis voire à se l’expliquer. Cette identification totale à une figure disparue le pousserait à rechercher non pas son idéal mais celui de sa mère. Il chercherait presque à faire revivre sa mère. Animé par un sentiment de toute-puissance, il ignore même tous les avertissements qui lui sont donnés. Il n’écoute ni les propos de ceux qui ont une image défaillante (son père, ses complices/amis) ni ceux de mélomanes plus compétents, comme le professeur du conservatoire à qui il demande dans un premier temps de porter un jugement sur son niveau. Quand l’homme interroge Tom sur son âge et son expérience et qu’il devine qu’il n’a pas les cartes en main pour devenir pianiste-concertiste, celui-ci s’énerve et tourne les talons. Sa réaction trahirait son refus de se conformer au principe de réalité. Il semble incapable d’admettre que les exigences fixées par son idéal du moi soient à un niveau quasi inatteignable parce qu’elles émanent de l’objet idéalisé, le parcours de sa mère. On peut dès lors se demander jusqu’où Tom sera porté par les flots violents des pulsions de mort qui paraissent l’animer…

Peut-être que les sonorités dysharmoniques de la Toccata jouée lors de l’audition chez M. Fox sonnent le glas de cette identification mortifère et la fin du processus de deuil. Tom accorde énormément d’importance au jugement de cet homme qui a révélé le talent de sa mère et il ne peut qu’accepter ses propos : « Ce n’est pas grave. Tu reviendras me voir quand tu seras prêt » qui signifient qu’il a raté sa prestation. Tom se sentirait autorisé par une figure paternelle de substitution à ne pas être une copie de sa mère, à devenir soi, à continuer sa vie. M. Fox symboliserait le principe de réalité.

M. Fox permettrait ainsi à Tom de faire le deuil de sa mère, contrairement à son père qui le lui avait interdit. Tom semble avoir introjecté la figure maternelle en devenant impresario de la femme qu’il aime.

Les rapports père fils

La relation entre le père et le fils constitue le deuxième axe de notre analyse. Elle est intimement liée au premier axe qu’elle éclaire et enrichit. Elle serait d’abord fondée sur un rapport de domination du père sur le fils. Il serait à l’origine du traumatisme de Tom parce qu’il aurait d’une certaine manière interdit le deuil de la mère en empêchant toute identification et tout accès aux souvenirs de celle-ci. Lors de leur première entrevue au restaurant et alors qu’il apparaît à l’écran pour la première fois, le père surgit au-dessus de Tom, pose sa main sur son épaule et un baiser sur son front. Le jeune homme écoute de la musique électro. Son père met le casque sur ses oreilles, commence à rire et critique ses goûts musicaux comme un père le ferait avec son adolescent. Il parle de « connerie ». On peut découvrir à travers cette scène deux éléments : d’une part, Robert Seyr agit comme s’il voulait empêcher son fils d’écouter de la musique, une passion qui le rapprocherait de sa mère et d’autre part, il souhaite que son fils soit un prolongement narcissique, un miroir de lui-même et donc que Tom ne s’écarte pas de la trajectoire qu’il lui impose. Aux yeux du père, Tom doit être un double de lui-même, avoir les mêmes goûts que lui, évoluer dans le même univers sombre, violent et viril qui est celui des « affaires immobilières » et dans lequel tous les deux travaillent. 

Mais l’image du père est défaillante. Robert Seyr est un homme corpulent au visage marqué par les années, cerné, ridé. Il fume énormément, est rapidement essoufflé, éprouve des difficultés à se mouvoir dans l’espace et tousse fréquemment. C’est aussi un homme vieillissant, imposant mais davantage par sa silhouette d’ogre que par une attitude respectable et respectueuse des autres. Il transgresse les règles établies par la société, les lois et règle ses problèmes de loyers impayés avec des menaces, des tentatives d’intimidation voire des coups physiques portés  aux locataires qui s’aventureraient à le « balader ». Cette figure parentale défaillante ne permettrait donc pas à Tom d’avoir des instances régulatrices suffisamment développées pour contenir son énergie pulsionnelle. Tel Icare, il risquerait de se brûler les ailes à rester dans le sillage du narcissisme paternel.

Tom se trouverait dans une position perverse, incapable de prendre en considération les sentiments des autres. C’est l’attitude qu’il adopte au début du film lorsqu’il va lâcher des rats dans les cages d’escaliers des immeubles ou encore lorsqu’il chasse les familles de sans-papiers qui occupent les biens immobiliers qu’il possède. Les appartements qu’il accumule sont autant d’objets permettant des étayages narcissiques et sur lesquels il peut exercer sa toute-puissance en les manipulant à sa guise. Il les achète, les détruit, les revend, coupe l’eau… 

Le discours de son père n’est-il pas dans une certaine mesure contradictoire ? D’un côté, il lui conseille voire lui impose de suivre le même chemin que lui, d’un autre, il lui demande son avis sur de nombreux sujets. Par exemple, toujours lors de ce premier repas au restaurant, c’est le père qui présente sa fiancée à son fils. Il la décrit en la réduisant à trois parties de son corps au potentiel fortement érotique, le « cul », les « nibards » et les « jambes qui n’en finissent pas ». Il présente cette femme comme un objet partiel ce qui met Tom particulièrement mal à l’aise. Sa gêne est perceptible à travers ses gestes : il détourne le regard, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche puis baisse les yeux, il rougit légèrement, se gratte la tête et ajoute « Bon, ça ira. ». On pourrait parler de viol psychique. Tom va devoir émettre un jugement sur cette femme à la demande de son père qui attend son assentiment pour l’épouser. A l’arrivée de Chris, Robert s’échappe « passer un coup de fil », laissant Tom et la jeune femme en tête à tête pour un entretien des plus tendus. Le jeune homme se comporterait à ce moment-là comme un père qui devrait accorder la main de son fils à une soupirante, l’interrogeant sur son métier, le sérieux de la relation et la mettant en garde contre le mal éventuel qu’elle pourrait causer à Robert. Il ajoute que c’est lui qui devrait, le cas échéant, « recoller les morceaux ».

On pourrait parler d’inversion des rôles. Elle se retrouve aussi lorsque le père demande au fils de régler ses comptes avec un « couscous » qui le « balade ». Tom, dans un premier temps, ne va pas le faire. Il serait dans une position sadique anale. La monnaie d’échange que son père attend, Tom la garderait pour lui. Il chercherait à faire subir à son père ce que ce dernier lui ferait également subir. En lui faisant écouter de la musique, Tom attendrait de la part de son père ne serait-ce qu’une allusion à sa mère, ce que son père semblerait lui refuser.

Par conséquent, son père l’invite une seconde fois au restaurant, non sans avoir une petite idée derrière la tête. A son arrivée, Tom, qui commencerait à se détacher du modèle paternel et à s’identifier à la mère, révèle avec enthousiasme à son père qu’il a revu M. Fox et qu’il s’apprête à passer une audition chez lui. Le père insulte alors l’impresario de « maquereau » et touche à la figure maternelle qui serait alors comparée à une prostituée. N’y aurait-il pas là l’ombre d’une vengeance de la part du père parce que Tom avait qualifié Chris de « pute » ? Ce serait le narcissisme de l’un qui rencontrerait le narcissisme de l’autre. Tom défend sa mère en reprochant à son père de ne pas avoir été à ses côtés « vers la fin » et en rappelant que lui, Tom, était alors son confident. Le père change brutalement de sujet et demande à Tom d’un air faussement innocent s’il a eu le temps de s’occuper de son problème. Le fils répond par la négative et réaffirmerait ainsi sa position sadique anale. Robert Seyr explose en reproches : « T’as le temps de te monter la tête avec tes conneries de piano. Moi je te demande vingt minutes dans ta vie… » et lui annonce que le restaurant où il doit récupérer l’argent du loyer se trouve juste en face. Tom ne semble pas apprécier qu’on le force à intervenir et refuse une nouvelle fois de le faire dans de telles conditions.

Le père se lève et se rend, la veste sous le bras, en claudiquant, dans le restaurant d’en face. Il jouerait ainsi sur l’ambivalence des sentiments de Tom et l’obligerait à le suivre car il se mettrait sciemment en danger. Le stratagème fonctionne et Tom revient avec la monnaie exigée par son père, ce qui causerait chez lui une blessure narcissique et ce qui expliquerait pourquoi il lui demande de l’oublier pendant un certain temps. 

 Quelques jours après, Tom recroise son père, blessé, affalé sur la chaussée, devant un arrêt de bus. Il a été victime d’un certain Minskov. Tom doit déshabiller son père, le mettre au lit. Il lui enlève le pantalon (mais pas les chaussettes !) et appelle le médecin. Sont toujours présentes l’ambivalence des sentiments et la position sadique anale. Cette fois-ci, c’est le père qui semblerait refuser de donner au fils ce qu’il attend de lui, à savoir des explications sur ce qui s’est passé. Son silence met Tom hors de lui. Il cèderait à des pulsions d’agression lorsqu’il casse tous les objets qu’il peut attraper, forçant son père à parler. Il renverserait la blessure narcissique subie en obligeant son père à avoir recours à lui pour récupérer son argent.

Toutefois, cette fois-ci, Tom paraît animé par la volonté inconsciente de tuer le père : il menace et insulte au téléphone un mafieux russe en glissant le nom de son père. On pourrait parler d’acte manqué. Jusqu’à présent, il avait toujours réussi, malgré tout, à récupérer la monnaie de son père, là, il n’y parvient pas. Son coup de fil est peut-être le détonateur du règlement de compte dont son père sera victime.

A la fin du film, deux ans plus tard, Tom n’arrive pas à venger la mort de son père. Pourquoi est-il incapable de tirer sur Minskov ? Plusieurs hypothèses seront émises dans notre troisième et dernière partie.

Un presqu’Œdipe ?

Si Tom a mis inconsciemment son père en danger, ce serait parce que sa rencontre avec Miao-Lin, sa répétitrice, serait à l’origine de la résurgence du complexe d’Œdipe. Comme sa mère défunte, la jeune femme est une pianiste talentueuse qui a déjà donné dans son pays d’origine de nombreux concerts. Elle ressemble traits pour traits à la mère de Tom, comme on peut le voir lorsqu’il jette un coup d’œil sur une photographie-souvenir, chez son père. Les cheveux longs et noirs, les yeux en amande sont les caractéristiques physiques saillantes de sa mère que Tom retrouve chez Miao-Lin. De plus, la jeune femme fait preuve d’une patience et d’une douceur exemplaires lorsqu’elle aide Tom à progresser. Elle n’hésite cependant pas à hausser le ton quand il le faut, ni à empêcher Tom de fumer lorsqu’il le souhaite. Elle pose les interdits nécessaires à sa réussite et le met en situation de confiance afin qu’il se redresse, qu’il se tienne droit, qu’il soit capable de faire face à l’épreuve de l’audition, si déterminante pour son avenir. Elle le guide, le conseille, l’apaise. Elle lui offre aussi une sorte de « remède de grand-mère » pour qu’il se repose et soit en forme lors du grand jour. Tous ces petits actes rappellent ceux qu’une mère peut poser au quotidien. Rappelons aussi que le seul endroit où Tom paraît serein et prêt à plaisanter, donc à baisser sa garde, c’est dans la cuisine de la jeune femme, un lieu qui – sans chercher à reproduire des stéréotypes de genre – est souvent associé à la figure maternelle. Miao-Lin apparaîtrait bien comme un substitut maternel, une mère suffisamment bonne et suffisamment mauvaise.

Après la mort du père, Miao-Lin est devenue sa femme. On pourrait parler d’un Œdipe presque mis en réalité. Par l’intermédiaire de Minskov, Tom aurait tué son père et épousé la femme qui ressemble à sa mère. Minskov est, comme Tom et son père, un marchand de biens véreux. Il ferait l’objet d’une projection de Tom dans la mesure où celui-ci lui reconnaîtrait la « qualité » de meurtrier du père, « qualité » qu’il refuse en lui. Il aurait fait au père ce qu’inconsciemment Tom aurait cherché à faire mais n’aurait pu réaliser à cause de son sur-moi. Inconsciemment, ce serait donc Tom qui aurait tué son père et pris symboliquement sa place.

Minskov serait également un substitut de l’image paternelle défaillante. En le castrant physiquement, Tom castrerait symboliquement son père. Il ne serait pas nécessaire d’aller jusqu’au meurtre car la castration suffirait. Ce n’est plus uniquement le Ca qui régit Tom ; il devient capable d’endosser les frustrations pour remettre à plus tard les satisfactions. D’autre part, agir avec violence, ce serait agir comme le père. De plus, à la fin du film, Tom aurait un sur-moi suffisamment efficient pour que le meurtre soit interdit grâce notamment à l’introjection de la figure paternelle de substitution – à savoir celle de M. Fox – ainsi qu’à l’introjection de la figure maternelle. M. Fox, rappelons-le, est un homme élégant, raffiné, distingué, qui s’exprime avec douceur. Il est en quelque sorte le père-mère. C’est un personnage auquel Tom semblerait s’être totalement identifié. Il est devenu l’impresario de Miao-Lin et a pu mettre son sens des affaires au service de la Beauté et de l’Art en sublimant ses pulsions.

Conclusion

Le film De Battre Mon Cœur s’est arrêté met en scène un personnage principal, Tom, qui, à l’image du héros d’un Bildungsroman (roman de formation, d’apprentissage), grandit, prend son envol et change de vie en s’écartant du chemin que son père avait tracé pour lui. Il quitte un univers viril, où la sensibilité était considérée comme de la sensiblerie et donc interdite en cherchant à se glisser dans les pas de sa mère posés avant qu’elle ne décède. Cette identification est dans un premier temps mortifère. Mais peu à peu, au fil des rencontres de plusieurs figures parentales de substitution, Tom sort de la mélancolie, introjecte le deuil de sa mère et devient lui.

Cette analyse garde cependant une part de subjectivité importante car, même si elle s’appuie sur des éléments concrets du film, elle repose sur mes ressentis et mes connaissances cliniques actuelles. D’autres lectures et d’autres interprétations sont possibles. Toutes les grandes œuvres – et ce film de Jacques Audiard, qui a reçu l’Ours d’Or à Berlin et huit Césars dont celui du meilleur film, en fait partie – portent en elles une multiplicité de significations. C’est ce qui en fait leur richesse.

Les thématiques qui sont à l’œuvre dans ce film (le deuil, le lien, les pulsions) sont étroitement liées aux concepts étudiés en deuxième année de psychologie clinique. Aussi, De Battre Mon Cœur s’est arrêté m’a semblé être un choix judicieux pour m’exercer à l’analyse clinique. Ce travail a été l’occasion de revoir et d’entrer plus en profondeur dans ce film que j’avais déjà apprécié lors de sa sortie au cinéma.

J’ai appris que De Battre Mon Cœur s’est arrêté est un remake du film Fingers. Pourquoi Jacques Audiard a-t-il choisi de réaliser un film dont le scénario est une réécriture ? Il semblerait que le rapport père/fils soit un sujet qui le touche particulièrement. Il est le fils du cinéaste Michel Audiard. Il fait interpréter à son personnage une œuvre de Bach, un compositeur mort à l’âge de 65 ans (comme Michel Audiard), issu d’une famille de musiciens de renom et qui a aussi été formé par son père à la musique, tout comme Jacques Audiard l’a été par son père au cinéma, tout comme Tom l’a été par son père à l’univers de l’immobilier véreux. Toutes ces coïncidences restent assez troublantes… Tom n’est-il pas une création à l’image de son créateur ?